Monsieur André MONNOT raconte la libération du village

" J'avais dix-huit ans le jour de la libération du village et mon plus jeune frère six. J'habitais avec mes parents et mes frères là où je demeure encore actuellement. Depuis le débarquement en Provence, nous savions que les alliés allaient finir par arriver jusqu'ici. Déjà, début septembre, les Allemands qui se repliaient sur les Vosges passaient par le pays avec chevaux, camions et bicyclettes, le plus souvent la nuit, en longeant la Bouzaise . Ils entraient chez les habitants et réquisitionnaient les moyens de locomotion, en particulier les vélos et les chevaux quand les leurs étaient fatigués. C'est ainsi que mon frère s'est fait prendre sa bicyclette. Ils arrêtaient aussi les cyclistes le long de la route pour s'emparer de leur vélo
Dès le Jeudi 6 septembre, on a commencé à entendre des tirs du côté de Demigny, puis de Saint-Loup qui était en train de se libérer. La Première Division Blindée approchait; tout le monde attendait , se demandant comment les événements allaient se dérouler. Les Levernoisiens n'étaient pas allés travailler à cause des tirs au loin. Le jeudi 6 au soir, les Allemands qui se repliaient avaient envahi le village avec chevaux et camions; il y en avait plein notre cour avec  des blessés légers dans les camions. L'officier qui les commandait a demandé à son cuisinier de préparer le dîner que les soldats prirent chez nous. Notre maison était gardée par deux sentinelles. L'officier nous annonça alors que trois " divisions gaullistes " approchaient, sans grosse artillerie.
Les allemands sont partis en soirée ; ils battaient en retraite la nuit, pour passer inaperçu de l'aviation. Au petit matin, tout était calme, malgré quelques tirs lointains. Notre vieux voisin, Mr Prost, nous avait proposé, par précaution, de nous réfugier dans son écurie (propriété actuelle de Mr et Mme Caumon ).
Soudain, j'entendis un bruit de moteur proche, j'entrouvris la porte pour regarder et  vis une voiture blindée portant l' étoile blanche des véhicules américains. Je me suis dit :" Ca y est, ils sont là "; et nous sommes sortis. Deux chars et des automitrailleuses arrivèrent devant chez nous avec des soldats à l'intérieur. Plus tard, nous sûmes pourquoi ils étaient entrés au village : leur colonne qui venait de Sainte-Marie était précédée d'un petit char et d'une auto-mitrailleuse et se dirigeait en direction de Beaune. D'autres convois arrivaient également par Bligny. A cette époque, il y avait à l'entrée de Beaune, aux environs de l'actuelle rocade, l'ancienne petite gare . Elle était habitée par la famille Tissier. Des soldats allemands étaient embusqués à leur porte, derrière un canon anti-char: Les propriétaires, par la fenêtre, tentèrent avec des gestes d'empêcher la progression des deux véhicules, mais en vain…Les Allemands tirèrent : il y eut quatre soldats tués dans l'un et trois dans l'autre, le quatrième ayant réussi à s'enfuir . Des zouaves et des Nord-Africains qui traversaient la route furent tués également, de même qu'un soldat allemand. Le blessé parvint à gagner, à travers champs, la ferme des Coppenet (aujourd'hui la propriété de la famille Pion) pour y chercher refuge. Après la guerre, il revint plusieurs fois en visite chez ses sauveteurs. Le reste du convoi , ayant eu connaissance de l'embuscade, ne continua donc pas sa progression en direction de Beaune, mais s'arrêta à Levernois. Il était composé de nombreux nord-africains, de zouaves et de Français d'Afrique du Nord et de la métropole dont certains s'étaient joints à l'armée au cours de la libération, souvent des résistants des maquis. C'est ainsi que notre concitoyen, Gabriel Carré, s'est engagé pour faire la campagne des Vosges . Marcel Chambin qui occupait le Moulin Badet vint nous dire que tous les Allemands qui étaient regroupés chez lui étaient partis. C'était la joie au village. Tout le monde voulait offrir à boire aux soldats, mais nous avions reçu l'ordre de ne pas abuser car ils avaient encore besoin de leur lucidité pour continuer le combat et libérer Beaune ! La colonne tenta d' y entrer le 7 septembre, en vain, car les Allemands résistaient encore. Ils revinrent donc au village.
Les anciens ( dont mon père) qui avaient fait 14-18 et étaient habitués aux horreurs de la guerre sont allés sortir les victimes des chars, près de l'ancienne gare ; ils y trouvèrent sept morts dans les carcasses , deux autres sur la route et ramenèrent les corps au pays sur une charrette. Il y avait parmi eux deux nord-Africains. Les corps furent entreposés dans une propriété, place de Lautrot. L'après-midi, il fallut trouver sept cercueils, les musulmans se faisant enterrer dans des draps. Comme on ne pouvait entrer dans Beaune pour en commander, on alla voir à Sainte-Marie et à Saint-Loup. On ne put acheter le nombre exact, il en manquait deux. Les gens du villages confectionnèrent alors deux cercueils chez Monsieur Bouillet (actuellement la propriété Coron).  L'enterrement était prévu le lendemain. Le soir du 7, nous sommes allés, par prudence, nous coucher dans une cave voûtée de Levernois, car on pouvait toujours redouter une contre-attaque. Il y avait des chars postés aux carrefours, derrière les haies et des sentinelles entouraient le village. Pour circuler dans Levernois, il fallait leur donner un mot de passe choisi par l'armée et qui était : " Jemmapes et Fleurus ". Le lendemain matin, c'est -à-dire le samedi 8 septembre, les Levernoisiens creusèrent la fosse commune, et comme Beaune  avait été libéré entre temps, on put aller y acheter les deux cercueils manquants, de meilleure qualité que ceux qu'on avait fabriqués la veille. L'enterrement eut lieu l'après-midi. Une photo a même été prise depuis le mur du cimetière, mais j'ignore ce qu'elle est devenue ; il y avait tous les gens du pays et les autorités: Mr Loicher , (grand-père de Bernard Goujon) avait été maire à cette époque, mais suite à sa démission, c'est Mr Henri Roussot, premier adjoint, qui le remplaçait. Il n'y eut pas de casse au village, excepté un trou fait par un obus dans le toit de la ferme habitée aujourd'hui par Mr et Mme Beauvois. Après la guerre, on est venu récupérer les corps des soldats enterrés au village pour les conduire dans un cimetière militaire, sauf un, dont la famille a souhaité qu'il reste ici. Il s'agit du cavalier André Werle, 25 ans. Lors des cérémonies officielles, c'est sur sa tombe que l'on se rend, après le dépôt de gerbe au monument.
Le frère de l'une des autres victimes qui a de la famille à Beaune a choisi de se faire enterrer dans notre cimetière, là où son frère a son nom inscrit sur le monument ". Tout cela s'est passé chez nous, dans notre paisible village, il y a bien longtemps ! Soixante ans ! Soixante ans déjà ! Soixante ans seulement ?

André et Roger MONNOT- Levernois- Enregistrement du 28-09-2004